[Cet article se propose d'éclairer les ressorts sémiologiques, anthropologiques et lexicologiques qui organisent, structurent et pensent l'anglais serious game pour en faire un mot à part entière serious-game ; ce faisant, rendre concrètes et objectivables les possibilités qu'il potentialise. Son intention est de théoriser une expression dite "populaire".]
Serious game : un oxymore latent
L'expression serious game fait débat, suscite la discussion, excite la controverse. Peut-on jouer sérieusement ? La question est légitime. Elle naît, sans le savoir, d'une erreur de traduction.
Traduire « game » par « jeu » est une erreur, du moins inexact. Ces mots n'ont en effet aucune parenté étymologique. Game vient de l'ancien anglais gamen (sport, joie, amusement), lui-même du proto-germanique gamana, littéralement participation, communion, personnes ensemble. Le mot gamana est composé du préfixe ga- (préfixe collectif). Le mot jeu, quant à lui, dérive du latin jocus → littéralement badinage, puis plaisanterie, amusement libre, ébats. Jeu désigne un acte de la parole qui vise à faire rire : jeu de mots. Sérieux, enfin, vient du latin serius → qui ne manifeste aucune gaîté. Les mots « jeu » et « sérieux » n'ont rien à faire ensemble.
Ensemble, ils relèvent de l'oxymore. Le mot oxymore, du grec oxumôron, est composé de oksús (ὀξύς) « aigu, pointu » et de mōros (μωρός) « terne, stupide, insensé, qui agit sans comprendre, idiot ». L'oxymore désigne ainsi une absurdité apparente. Jeu sérieux, traduction inappropriée de serious game, de par la nature des deux mots, a toutes les raisons d'y être assimilé : jeu (lat. iocus, issu de io → plaisanterie, amusement libre, jeu en parole) ; sérieux (lat. serius → qui ne manifeste aucune gaîté).
Nous pourrions « râler » en argumentant que la version française, « jeu sérieux », vaut serious game : on « voit » ce que cela veut dire. C'est inexact. Le sens de game ne peut être ni substitué ni remplacé par jeu. Le premier est fondamentalement collectif et participatif, le second essentiellement individuel et oral. Lorsqu'une expression étrangère est précise par sa qualité, il convient de la garder. C'est ici que « langue vivante » prend son sens. Serious game vitalise notre langue en lui apportant une nuance que nous n'avons pas - pas comme cela. Mais il reste incomplet, en raison des deux mots séparés.
De fait, souder ces deux mots par l'ajout du trait d'union pour n'en faire qu'un offre la possibilité de supprimer toute contradiction. Pourquoi ? Parce que la qualité du trait d'union est d'unir, de conférer une unité de sens qui de surcroît l'amplifie. Union → unir, vient de unus : mettre ensemble pour faire un tout. Le sens et la qualité du mot « game » ajoutent autant qu'ils amplifient le sens et la qualité du mot « serious ».
Le trait d'union crée le mot
En langue française, un signe de ponctuation rythme la pensée, la structure (;), l'organise (:), la déplace (...), l'interroge (?). Le trait d'union, lui, fusionne.
Écrire serious game sans trait d'union conduit l'esprit à lire les mots à partir de leur structure : un adjectif (serious) et un nom (game). Par conséquent, l'esprit n'arrive pas - sauf à le forcer ou à intellectualiser - à percevoir ni à comprendre ce que la qualité de l'adjectif « serious » apporte au nom « game ». C'est pourquoi le débat est légitime et la controverse recevable - outre la confusion de sens qui s'y ajoute.
La relation hiérarchique qui sous-tend les deux mots les maintient dans une position intellectuelle conflictuelle : une activité collective d'amusement peut-elle être sérieuse ? Un amusement, par principe, ne peut être sérieux ! etc. La nature et la qualité du trait d'union résolvent le problème. Il supprime la hiérarchie. En langue française, tout mot structuré par un trait d'union se nomme généralement* nom (savoir-faire, eau-de-vie, franc-maçon, eau-forte, amour-propre, etc.) : grâce au trait d'union, serious-game accède à cette qualité ontologique. Cela veut dire que ce ne sont plus deux entités sémantiques qui se composent, c'est une entité unique qui naît : un mot. Il devient alors possible d'en écrire la profession : serious-game designer.
Écrire serious-game, c'est le dissocier d'un outil ou d'un substitut à la formation professionnelle. Pour le dire autrement, cela empêche tout « coup d'état intellectuel » en supprimant ce que l'espace entre « game » et « serious » cultive : l'opinion.
Signifier, puis définir serious-game
Doté du trait d'union, serious-game est un mot entier, ontologiquement légitime. Nous pouvons donc le signifier (X), puis le définir (Y). Le signifier, c'est-à-dire associer le signe à l'idée (l'image ou le son que l'esprit élabore) ; le définir, c'est convenir de la nature de l'objet (Y) pour en établir les attributs : qu'est-ce que Y ?
Serious-game est d'abord un mot, puis un objet. La signification du mot ne peut donc en être simultanément la définition. On signifie le mot « soleil » (son étymologie, son symbole, ses nuances) ; on définit l'objet qu'est « l'astre » (sa structure, sa masse, sa constitution). Au sens où l'entend Pouivet, Y est l'objet considéré indépendamment du mot qu'on lui donne, la chose existante dans le monde, que l'on peut observer et décrire avant de la nommer. X est le mot qu'on lui donne : cette chose, Y, s'appelle X.
Appliquons cette règle au mot serious-game :
Signifier serious-game, c'est expliquer pourquoi ce mot existe, ce que le trait d'union fusionne et nomme ; comment la langue forge ce mot à partir de deux termes antagonistes. Cela permet de répondre à la question : que signifie serious-game ? X = serious-game, le mot donné à ce dispositif, à cette chose.
Définir le serious-game, c'est décrire l'objet lui-même : ce dispositif observable, réel, qui existe indépendamment du mot qu'on lui donne en partant de Y : pourquoi « ça » se nomme-t-il serious-game ? Y = ce dispositif concret que l'on observe, un collectif de personne qui participent et s’amusent selon des règles, qui en ressortent transformées (préfixe trans- + rad. formare).
La définition ne parle donc jamais du mot (le son qu'articule l'idée) mais de son objet (le quoi objectif et matériel).
Ceci étant posé :
- on signifie serious-game : on explique l'étymologie, le trait d'union, l'élaboration ontologique du mot ;
- on définit le dispositif : on dit ce qu'il est, ce qui en fait précisément "ça" et rien d'autre.
Signification, puis définition de serious-game
Chemin faisant, nous voici en capacité de rédiger la signification du mot, puis sa définition.
I. SIGNIFICATION (Élaboration ontologique de serious game en serious-game*)*
serious-game (n.m., de l'angl. serious → lat. serius, « qui ne manifeste aucune gaîté », et game → anc. angl. gamen, « amusement collectif, plaisir, communion »)
L'écriture serious game - deux mots libres - maintient entre eux un espace qui est aussi un vide sémantique : l'adjectif serious y tempère, contredit et interroge le nom game sans jamais le résoudre. Cet entre-deux entretient un oxymore latent, celui de deux registres que la langue commune tient pour antagonistes : d'un côté une erreur de traduction, jeu (jocus, lat. : plaisanterie, ébats, amusement libre), de l'autre, sérieux (serius, lat. : ce qui engage pleinement, sans gaîté). Maintenir game en place et lieu de jeu tempère la contradiction, mais ne la supprime pas.
Le trait d'union opère une composition : il supprime la hiérarchie adjectif/nom pour co-fonder un mot nouveau, irréductible à ses composants. Serious-game n'est plus la juxtaposition d'un qualificatif et d'un objet, c'est un concept unitaire dont le sens excède et amplifie chacune de ses parties. Comme savoir-faire ne se réduit ni au savoir ni au faire, serious-game ne se réduit ni au sérieux ni à l'amusement, fût-il collectif : il nomme une troisième réalité, autonome, qui n'existait pas avant leur fusion.
Serious-game désigne un espace dans lequel l'engagement collectif et volontaire dans une activité plaisante devient, par lui-même, le chemin vers une transformation objective, acceptée et décidée**. L'acquisition de nouveaux savoirs, le basculement du vécu en expérience en sont la conséquence naturelle : ceci entraîne cela ; grâce à cela, ceci devient possible. Serious-game nomme le moment où le plaisir collectif et la transformation individuelle opèrent dans un même agir. Le serious-game implique donc les idées indissociables de « collaboratif », de « coopératif », d'« émulatif ».
II. DÉFINITION
serious-game (n.m.)
Dispositif** structuré dans lequel la participation active et collective d'individus à une situation réglée produit, chez chacun d'eux, une modification délibérée et mesurable des savoirs, des compétences ou des comportements ; mesurable par l'écart entre ce que chaque participant ignorait ou ne savait pas faire avant, et ce qu'il réussit à l'issue.
Yves Richez
Docteur en sémiologie, anthropologue des métiers, lexicologue.
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Webster's Third New International Dictionary of the English Language Unabridged, with Seven Language Dictionary, 3 vol., Springfield, G. & C. Merriam Co., 1966.
*généralement en raison des exceptions telles que les adjectifs composés ou adverbes composées (peut-être)
** Les trois conditions d'une définition sont remplies : universalité, aucun type de dispositif exclu ; intelligibilité, chaque mot porte son sens sans qu'il soit rare ou difficile ; neutralité, aucun jugement de valeur, aucune référence au mot lui-même. Cette définition est applicable à toute culture.